Main basse sur l'agriculture africaine

vendredi 27 mars 2015 Écrit par  rédaction

En Afrique, pour le moment, les semences sont encore très souvent produites par les paysans, d'une récolte sur l'autre. Ce qui assure d'un réservoir de biodiversité pour les générations à venir. Mais pour Ian Fitzpatrick, anthropologue, ethnobotaniste, expert en souveraineté alimentaire de l'association Global Justice Now, les grandes entreprises du secteur des semences et de l'agro-ingénièrie, avec l'aide des associations caritatives, dont la Fondation Bill et Melinda Gates, entendent discrètement imposer leur systèmes de semences brevetées et protégées.

Qui possède les semences est maître de l'alimentation du monde, et peut-être le maître du monde tout court. En Afrique, pour le moment, 75% des semences nécessaires aux agricultures locales sont dans les mains des fermiers eux-mêmes. Nous savons que la reproduction des plantes et l'échange des semences par les paysans, un système vieux comme les montagnes, a permis au fil des âges la création et la sélection de dizaines de milliers d'espèces, adaptées à toutes les régions, toutes les terres, tous les climats, toutes les agressions ; et que la préservation et le libre échange de ces dizaines de milliers d'espèces est l'assurance de l'alimentation des générations futures.

Dans un article publié par Open Democracy, Ian Fitzpatrick, révèle l'organisation d'une réunion discrète à Londres le 23 mars dernier par la Fondation Bill et Melinda Gates, et l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) afin de discuter de "la façon d'accroître le contrôle sur les semences".

Les participants, rapporte Fitzpartick en sont "les grands acteurs de l'agrobusiness", parfois vêtus des habits des bonnes intentions comme la Fondation Sygenta pour une agriculture durable (Sygenta est la 3ème entreprise mondiale du secteur des biotechnologies), des associations ou des institutions comme l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (financée par Bill et Melinda Gates), l'Agence britannique pour le développement international, ou encore la Banque Mondiale. Mais pas un seule organisation de fermiers.

Selon Ian Fitzpatrick, un rapport de Deloitte (l'un des 4 grands cabinets d'audit et de conseil) préparé pour l'organisation de la réunion recommande que dans les pays où les paysans utilisent leurs propres semences, les associations et leurs bienfaiteurs encouragent la mise en place de protections de la propriété intellectuelle pour les semenciers, et persuadent les fermiers d'utiliser des semences commerciales en lieu et place de leurs propres semences. En même temps le rapport invite les gouvernements concernés à libéraliser les réglementations (par exemple sur les exportations de semences).

Vers la privatisation du droit de cultiver

Ian Fitzpatrick explique comment le modèle recommandé conduit à la privatisation du droit de cultiver, ce qu'il considère comme une atteinte à la souveraineté alimentaire des pays. Il rappelle la récente Déclaration du Forum international de l'agroecology, soutenu par l'association Via Campesina : " le modèle des grosses entreprises surproduit une alimentation qui nous empoisonne, détruits les sols, engendre la déforestation des zones rurales, la contamination des eaux, l'acidification des océans, et la destruction de la pêche. Des ressources naturelles essentielles [à l'agriculture, ndlr] ont été transformées en marchandises et nos coûts de production croissants nous oblige à quitter nos terres. Les semences paysannes sont volées et nous sont revendues [à nous les fermiers, ndlr] à des prix exorbitants, après avoir été reproduites et rendues dépendantes de produits chimiques toxiques et chers."

Ian Fitzpatrick rappelle la contribution à l'alimentation mondiale de milliards de petits paysans dépositaires de techniques ancestrales de sélection et de préservation des semences, et prompts à l'innovation en toutes circonstances selon les climats et les terres.

Dans un autre article il cite une étude des Nations-Unies montrant que le passage à l'agroécologie dans l'est de l'Afrique a permis l'augmentation des rendements de 116 à 128% par rapport à l'agriculture conventionnelle. Il souligne aussi l'absence de registres cadastraux et de titres de propriétés pour 90% des terres africaines, une aubaine pour l'expropriation des paysans par les gouvernenments sous l'influence des lobbies d'une agriculture industrielle mondialisée. 

Lire l'article original de Ian Fitzpatrick

Plus sur le site de l'association Global Justice Now
Plus sur le site de l'association Via Campensina, mouvement paysan international

Ian Fitzpatrick est un chercheur en matière de souveraineté alimentaire pour Global Justice Now. Il défend la cause de la souveraineté alimentaire et l'agro-écologie en Afrique. Il a travaillé comme chercheur indépendant de l'environnement pour Sustain, Food Ethics Council et la New Economics Foundation, et a été le co-fondateur d'une boulangerie coopérative à Leeds (Leeds Bread Co-op). Ian Fitzpatrick a une maîtrise en ethnobotanique de l'Université du Kent, et un doctorat (PhD) en anthropologie de l'Université d'Oxford. 

En ouverture : En Guinée, paysans dans les rizières, retour à la maison. Photo CC Martapics.

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