A sa Majesté le Roi Abdullah d'Arabie Saoudite
Écrit par : George Monbiot dans Economie, carburants le 29 mai 2008
Note : Dans un contexte de cacophonie des gouvernants concernant l'augmentation du prix de pétrole, nous publions ici une lettre ouverte de George Monbiot, au Roi Abdullah d'Arabie Saoudite, publiée le 27 mai 2008 dans le quotidien anglais The Guardian sous le titre "Nous somme devenus fous, Majesté, et vous seul pouvez nous guérir". George Monbiot est l'auteur des best -sellers "Heat : how to stop the planet burning" et "The age of consent : a manifesto for a new world order".
Votre Majesté,
En accord avec les dirigeants des pays les plus développés, notre Premier Ministre vous encourage à augmenter votre production de pétrole. Je vous écris pour vous demander de l'ignorer. Comme les autres dirigeants, il se fait des illusions, et n'est plus assez compétent pour prendre ses propres décisions.
Vous et moi savons qu'il y a plusieurs raisons qui expliquent le prix élevé du pétrole. Les bas prix du début de la décennie ont découragé l'investissement des compagnies. Il y a un manque global d'offres de travail qualifié, d'acier et de biens d'équipement (1). Le dollar faible implique un prix du pétrole plus élevé que s'il était libellé dans une autre monnaie. Tandis que votre gouvernement dit que la spéculation financière est un facteur important, la Bank of England dit que ce n'est pas le cas (2), donc je ne sais que croire. Les producteurs de pétrole importants sont aussi devenus des consommateurs majeurs de leur propre pétrole ; dans quelques cas, leurs exportations chutent alors que leur production augmente, parce qu'ils consomment une plus grande part de leur propre production (3).
" Malgré deux décennies de furieux pompage, votre royaume publie toujours les mêmes réserves " Mais ce que vous savez, et moi non, est la mesure dans laquelle le prix du pétrole pourrait refléter un manque absolu de réserves mondiales. Vous et vos conseillers sont peut-être les seules personnes qui connaissent la réponse à cette question. Les réserves que vous avez publiées sont, bien sûr, un artefact politique sans rapport avec la réalité géologique. Les quotas de production assignés à ses membres par l'OPEP, le cartel des exportateurs de pétrole, est fonction de leurs réserves déclarées, ce qui signifie que vous avez intérêt à les exagérer. Comment autrement pourrions-nous expliquer le fait que, malgré deux décennies de furieux pompage, votre royaume publie les mêmes réserves qu'il l'a fait en 1988 ? (4)
Vous dites que vous économisez votre pétrole pour en faire profiter les générations futures (5). Si c'est vrai, c'est une décision économique raisonnable : le pétrole dans le sous-sol semble être un meilleur investissement que l'argent dans une banque. Mais, comme je suis réticent à douter des mots de votre majesté, je dois vous rappeler que quelques analystes pétroliers se demandent maintenant si cette prudence est une fiction de circonstance (6). Limitez-vous l'approvisionnement parce que vous voulez conserver des stocks et maintenir des prix élevés, ou êtes-vous incapables d'augmenter la production parce que vos fabuleuses ressources de secours, en fait, n'existent pas ?
Je n'attends pas de réponse à cette question. Je sais que le véritable état de vos réserves est un secret si étroitement gardé que les analystes pétroliers, comme ils n'ont aucun autre moyen de mesurer à quelle vitesse vos réserves se réduisent, recourent maintenant à l'utilisation de satellites espions pour essayer d'évaluer la vitesse d'affaissement du sol au-dessus de vos gisements de pétrole (7).
Ce que je sais, et vous probablement pas, est que le prix élevé du pétrole est actuellement le seul facteur influençant la politique gouvernementale britannique. Le gouvernement prétend qu'il cherche à réduire les émissions de dioxyde de carbone, en encourageant la population à utiliser moins de combustible fossile. Maintenant, et pour la première fois depuis des années, son désir s'est réalisé : les gens conduisent moins et utilisent moins l'avion. L'AA (ndlr : la très respectée Association Automobile britannique) annonce qu'environ un cinquième des conducteurs achètent maintenant moins de carburant (8). Une nouvelle étude de WWF montre que les entreprises encouragent leurs cadres à utiliser la vidéoconférence plutôt que le voyage en avion (9). Une des activités les plus consommatrices de carburant, les vols business class only, s'est complètement effondrée (10).
Autrement dit, vos restrictions d'approvisionnement - volontaires ou non - aident le gouvernement à atteindre ses objectifs de réduction des émissions de CO2. Et comment répond-il ? En exigeant par la colère que vous les enleviez pour que nous puissions conduire et voler comme nous le faisions auparavant. La semaine dernière Gordon Brown (ndrl : le Premier ministre britannique) a déclaré que c'est « un scandale que 40 % du pétrole soit contrôlé par l'OPEP, que leurs décisions peuvent limiter l'approvisionnement en pétrole du reste du monde, et, au moment où le pétrole est désespérément nécessaire et où les provisions doivent augmenter, que l'OPEP puisse retenir l'approvisionnement du marché » (11). Aux Etats-Unis, les législateurs sont allés plus loin : la Chambre des Représentants a voté d'intenter un procès contre les Etats membres de l'OPEP (12), et les sénateurs démocrates tentent de bloquer les ventes d'armes vers votre royaume à moins que vous n'augmentiez la production (13).
Ceci illustre les illusions de nos gouvernants. D'un côté ils affichent leur volonté de réduire la demande de carburants fossiles, avec un objectif de réduction de l'effet de serre et d'indépendance énergétique. En même temps, pour reprendre les propos du Secrétariat d'Etat britannique aux affaires et aux entreprises (Britain Departement for Business), ils recherchent la rentabilité maximale de leurs " Majesté nous sommes devenus fous, vous seul pouvez nous guérir " réserves de pétrole de gaz et de charbon. Ils persistent à penser que les deux politiques sont compatibles, comme s'ils ignoraient que quand on extrait des carburants fossiles c'est pour les brûler, quelle que soit par ailleurs leur volonté de réduire la consommation. Les seuls Etats à vouloir réduire la production sont les membres de l'OPEP, contre lesquels peste Gordon Brown. Majesté, nous somme devenus fous, et vous êtes le seul à pouvoir nous guérir de nos maux. Fermez vos robinets.
Nos gouvernants, alors qu'ils n'ont pas la moindre idée de combien de pétrole nous reste pour les faire fonctionner, planifient une expansion croissante de nos infrastructures de transport. Ainsi au Royaume-Uni nous construisons ou améliorons des milliers de kilomètres de routes et nous doublons la capacité de nos aéroports, avec cette idée qu'il n'y aura pas de restrictions dans les approvisionnements de carburants. Les prévisions du gouvernement à long terme pour le prix du baril de pétrole se situe autour de 70 $ (15).
Ces mois derniers j'ai cherché à savoir d'où venait cet optimisme. En réponse à une question parlementaire, le gouvernement a révélé que ses projections sont faites sur la base des chiffres de l'IEA (International Energy Agency) de son rapport 2007 de perspectives énergétiques pour le monde (2007 World Energy Outlook) (16). La semaine dernière le quotidien The Wall Street Journal a révèlé que l'IEA prépare une sérieuse révision à la baisse de ses prévisions de production de pétrole brut. Son rapport final ne sera pas disponible avant novembre, mais l'agence a déjà fait savoir qu'il fallait s'attendre à un resserrement du marché du brut plus important que prévu (17). Ses précédentes estimations étaient erronées pour une raison simple mais choquante : elles se fondaient sur l'anticipation de la demande et non sur l'anticipation de la production (18). L'agence avait résolu la question de la production comme si elle devait s'aligner automatiquement, et sans aucun frein, sur la hausse de la demande.
Notre gouvernement aurait dû anticiper, mais il s'est refusé à faire ses propres recherches sur l'état des réserves mondiales. Parmi les menaces qui pourraient peser sur l'économie et la sécurité nationale, c'est la seule qui n'a pas fait l'objet d'études d'aucune sorte. Aussi, quand j'ai demandé au Secrétariat d'état aux affaires, il y a quelques mois, ce qu'il avait prévu au cas où les prévisions de l'IEA seraient erronées, et où la production de pétrole pourrait plafonner assez prochainement, il m'a été répondu qu'il ne sentait pas le besoin de plans pour parer à cette éventualité. Je suis sûr de ne pas avoir besoin d'expliquer ses implications, si cette prévision devait s'avérer complètement erronée.
Votre Majesté, je reconnais qu'en tant que maître de l'Arabie Saoudite, ceci n'est pas dans vos prérogatives habituelles, mais je vous supplie respectueusement de nous sauver de nous-mêmes.
Avec mes sincères salutations
George Monbiot.
References:
1. Carola Hoyos, 19th Mai 2008. Running on empty? Fears over oil supply move into the mainstream. Financial Times.
2. Ambrose Evans-Pritchard, 22nd Mai 2008. Why oil could soon come barrelling down. The Daily Telegraph.
3. Jeff Rubin and Peter Buchanan, 10th septembre 2007. OPEC's Growing Call on Itself. Occasional Report # 62. CIBC World Markets. http://research.cibcwm.com/economic_public/download/occrept62.pdf
4. Eg Danny Fortson, 4th janvier 2008. Oil: the power to shock. The Independent.
5. Carola Hoyos, ibid.
6. Eg Ambrose Evans-Pritchard, 16th Mai 2008. Day of truth for US- Saudi axis. The Daily Telegraph.
7. Carola Hoyos, ibid.
8. BBC Online, 19th Mai 2008. Fuel prices ‘keep cars off road'. http://news.bbc.co.uk/1/hi/business/7409166.stm
9. WWF, 2008. Travelling Light: why the UK's biggest companies are seeking alternatives to flying. http://www.wwf.org.uk/filelibrary/pdf/travelling_light.pdf
10. Eg Kevin Done, 23rd Mai 2008. Silverjet suspends shares amid funding crisis. Financial Times.
11. Gordon Brown, 19th Mai 2008. Speech to Google Zeitgeist Conference.
http://www.number-10.gov.uk/output/Page15587.asp
12. Suzy Jagger, 21st Mai 2008. Congress takes step towards Opec legal challenge. The Times.
13. Ian Black, 17th Mai 2008. Frustration for Bush as pledge to Saudis fails to win oil concession. The Guardian.
14. Eg, Department of Trade and Industry, Mai 2007. Meeting the Energy Challenge: a white paper on energy. Para 4.07, page 107.
15. Dan Milmo, 20th Mai 2008. Road policy oil assumptions attacked. The Guardian.
16. Malcolm Wicks, 2nd avril 2008. Parliamentary Answer to question 197009. http://www.publications.parliament.uk/pa/cm200708/cmhansrd/cm080402/text/80402w0045.htm
17. Neil King Jr and Peter Fritsch, 22nd Mai 2008. Energy Watchdog Warns of Oil-Production Crunch. Wall Street Journal.
18. ibid.
19. I have asked the four departments with direct interests in future oil supply: DBERR, transport, environment, communities and local government.
20. DBERR, 8th avril 2008. Response to FoI request Ref 08/0091.


