Famine sur ordonnance

vendredi 29 août 2008 Écrit par  George Monbiot

pecheurs - alimentation

Jadis les pays riches faisaient usage de la force pour s’emparer de ressources alimentaires. Aujourd’hui ils utilisent les échanges commerciaux. Les populations les plus affamées du monde sont les perdantes d'un colonialisme alimentaire qui gouverne les relations entre les pays riches et les pays pauvres. Note : article de George Monbiot publié mardi 26 août dans le quotidien britannique The Guardian. Traduit par la rédaction.

Dans son livre, Late Victorian Holocausts (NDRL : Les derniers holocaustes de l'ère victorienne), Mike Davis raconte l’histoire de la famine qui a sucé le sang de l’Inde dans les années 1870. La famine débute quand une sécheresse, causée par El Nino, dévaste les cultures du planteau de Deccan. Alors que la faim frappe le pays, le vice-roi Lord Lytton supervise l’exportation vers la Grande Bretagne d’une quantité record de 6,4 millions de quintaux de blé. Pendant que Lytton vit dans la splendeur impériale et qu’il commandite, entre autres extravagances, « le plus colossal et le plus cher repas de l’histoire du monde », entre 12 millions et 29 millions de personnes meurent (1). Seul Staline organisera une famine comparable.

peche-femmes-afrique-ferdianand-reus-flickr.jpgMaintenant, un nouveau Lord Lytton cherche à manigancer un autre détournement de nourriture. Alors courtisan préféré de Tony Blair, Peter Mandelson avait souvent donné l’impression qu’il était prêt à tout pour plaire à son maître. Aujourd’hui, il est commissaire européen au Commerce Extérieur. Depuis ses somptueux bureaux de Bruxelles et de Strasbourg, il espère imposer un traité qui permettra à l’Europe d’enlever le pain de la bouche de certains des habitants des pays les plus pauvres.

70 % des protéines mangées par les sénégalais proviennent du poisson(2).Traditionnellement moins chères que les autres produits d’origine animale, cela permet de nourir une population dont le Human development index (NDRL : Indicateur du développement humain sur la base de trois critères : la longévité, la connaissance et le niveau de vie) est proche du bas de l’échelle. Au Sénégal, un travailleur sur six est employé par l’industrie du poisson ; et environ les deux tiers de ces travailleurs sont des femmes (3). Au cours des trente dernières années, leur moyen de subsistance s’est effondré au fur et à mesure que les autres nations ont pillé les stocks sénégalais. L’Union Européenne a deux gros problèmes de pêche. Le premier c’est que ses propres pêcheries ne peuvent plus répondre à la demande européenne, en partie à cause de son incapacité à les gérer correctement. Le second c’est que les gouvernements n'osent pas s’opposer à leur lobbies de la pêche et désarmer les navires excédentaires. Entre 1994 et 2005, la quantité de poisson pêchée au Sénégal a chuté de 95000 tonnes à 45000 tonnes. L’UE essaie donc de résoudre ces deux problèmes en envoyant ses pêcheurs en Afrique de l’ouest. Depuis 1979, elle a négocié des accords avec le gouvernement du Sénégal, garantissant l’accès de notre flotte dans ses eaux territoriales. Résultat : l’écosystème marin du Sénégal a suivi le même chemin que le nôtre. Entre 1994 et 2005, la quantité de poisson pêchée dans les eaux du pays a chuté de 95 000 tonnes à 45 000 tonnes. Délogées par les chalutiers européens, les pêcheries autochtones sont en train de disparaître : le nombre de bateaux des pêcheurs locaux a chuté de 48 % depuis 1997 (4). Dans un récent rapport sur ce pillage, ActionAid (agence mondiale contre la pauvreté, NDRL) montre que les familles de pêcheurs qui autrefois mangeaient trois fois par jour, mangent désormais une a deux fois par jour. Alors que le prix du poisson augmente, leurs clients commencent aussi à avoir faim. Et c'est la même chose dans tous les pays de l’Afrique de l’ouest avec lesquels l’UE a maintenu des accords de pêche (5,6). En échange d'accords commerciaux dérisoires, leur ressource primaire en protéine a été pillée.

Le gouvernement du Sénégal le sait. En 2006, il refuse de renouveler ses accords de pêche avec l’UE. Mais les pêcheurs européens – la plupart français et espagnol – trouvent les moyens de contourner cette interdiction. Ils immatriculent leurs bateaux au Sénégal, rachètent les quotas des pêcheurs locaux et transfèrent leurs prises par dessus bord, en mer, depuis leurs bateaux locaux. Ces pratiques signifient qu’ils peuvent continuer à prendre le poisson du pays et qu’ils n’ont aucune obligation de le débarquer au Sénégal. Leurs profits sont gelés jusqu’à ce que la cargaison arrive en Europe.

Le cabinet de Mandelson essaie de négocier des accords de partenariat économique avec les pays africains. Ils devaient être conclu en fin d’année dernière, mais beaucoup de pays, y compris le Sénégal, ont refusé de le signer. Les partenariats stipulent que les pêcheries européennes ont à la fois le droit de s’installer librement sur le territoire africain et de bénéficier d’un statut national. Ce qui veut dire que le pays d’accueil n’a pas le droit de faire de discrimination entre ses propres entreprises et les entreprises européennes. Il serait interdit au Sénégal de s’assurer que les poissons sont destinés à maintenir son industrie et à nourrir sa population. Les combines employées par les chalutiers européens seraient alors légalisées.

La Commission économique des Nations Unies a décrit les négociations de l’UE comme étant « pas assez arrêtées » (en anglais dans le texte – not sufficiently inclusive, NDRL). Elles souffrent d’un « manque de transparence » et de la difficulté pour les pays africains de gérer les complexités juridiques (7). Action Aid montre que le ministère de Mandelson a ignoré ces problèmes, à fait monter la pression sur des pays réticents et « a avancé dans les négociations plus vite qu'elles [les nations africaines] ne pouvaient le supporter. » Si ces accords sont imposés à l’Afrique de l’ouest, Lord Mandelson sera responsable d’une autre famine impériale.
agriculteurs-inde-anthkriz-filckr.jpgC’est un exemple du colonialisme alimentaire qui gouverne une fois de plus les relations entre les pays riches et les pays pauvres. Alors que l’approvisionnement alimentaire mondial se resserre, les consommateurs des pays riches sont poussés dans la compétition avec les affamés. La semaine dernière, le groupe environnemental WWF a publié un rapport sur la consommation indirecte d’eau par la Grande Bretagne, achetée sous forme d’aliments (8). Par exemple, beaucoup du riz et du coton que nous achetons provient de la vallée de l’Indus ( zone géographique antique située entre l’actuel Pakistan, Pendjab, Rajasthan et Sind, NDRL), où se trouve la plupart des meilleures terres agricoles pakistanaises. Pour produire la demande destinée à l’exportation, la nappe phréatique de la vallée est sollicitée plus vite qu’elle ne peut être rechargée. Dans le même temps, les pluies et les neiges des sources himalayennes ont décrues, probablement en raison du changement climatique. " Si ces accords sont imposés à l’Afrique de l’ouest, Lord Mandelson sera responsable d’une autre famine impériale." Par endroits, le sel et d’autres éléments impropres à l’agriculture ont atterri dans l’eau potable dont les quantités diminuent, détruisant les terres agricoles pour de bon. Les récoltes que nous achetons sont, pour la plupart, échangées librement, mais les coûts intangibles sont tous à la charge du Pakistan.

Et puis, on apprend que les pays du proche orient, menés par l’Arabie Saoudite, sécurisent leur futur approvisionnement en nourriture en essayant d’acheter des terres dans des nations plus pauvres. Le Financial Times rapporte que l’Arabie Saoudite veut installer une série de fermes à l’étranger, chacune d’entres elles pouvant dépasser les 100 000 hectares. Leur production ne serait pas commercialisée à l’étranger : elle serait envoyée directement aux propriétaires. Le FT, qui d’habitude serait enclin à tout vendre, pleurniche sur « le scénario cauchemardesque de récoltes transportées en dehors de fermes fortifiées sous le regard d’habitants locaux affamés ». Au travers « d’accords bilatéraux secrets », l’article rapporte que « les investisseurs espèrent être capable de passer outre les restrictions du commerce extérieur du pays d’accueil en cas de crise » (9).

Autant l’Ethiopie que le Soudan ont offert aux pays de l’or noir des centaines de milliers d’hectares (10,11). C’est facile pour les gouvernements corrompus de ces pays : en Ethiopie, l’Etat affirme détenir la majorité des terres ; au Soudan, une enveloppe passée au bon bureau transforme par magie la propriété de quelques-uns en commerce extérieur (12,13). Et ce alors que 5,6 millions de soudanais et 10 millions d’éthiopiens ont besoin d’une aide alimentaire. Les affaires de leurs gouvernements ne peuvent qu’exacerber ces famines.

Il ne s’agit pas ici de suggérer aux nations pauvres qu’elles ne devraient pas vendre de la nourriture aux pays riches. Pour sortir de la famine, les pays doivent accroître leur pouvoir d’achat. Cela veut souvent dire vendre des produits agricoles et en augmenter la valeur en les transformant sur place. Mais ce type d’accord là - vraiment - n'a rien d’équitable. Là où un jour elles ont utilisé des frégates et des bataillons, les nations riches se servent maintenant de carnets de chèque et d’avocats pour s’emparer de la nourriture des affamés. La course aux ressources a commencé, mais – dans le court terme, en tout cas - on ne s’en rendra guère compte. Les gouvernements riches du monde se protègeront du coût politique d’une pénurie alimentaire, même si cela signifie que d’autres doivent mourir de faim.

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Références

1. Mike Davis, 2001. Late Victorian Holocausts: El Nino Famines and the Making of the Third World. Verso, London.

2. ActionAid, 11th August 2008. SelFISH Europe. http://www.illegal-fishing.info/uploads/ActionAidSelFISHEurope.pdf

3. ibid. 4. ibid. 5. Vlad M. Kaczynski and David L. Fluharty, March 2002. European policies in West Africa: who benefits from fisheries agreements? Marine Policy, Volume 26, Issue 2, pp75-93. doi:10.1016/S0308-597X(01)00039-2

6. Tim Judah, 1st August 2001. The battle for West Africa’s fish. http://news.bbc.co.uk/1/hi/world/africa/1464966.stm

7. UNECA, EPA Negotiations: African Countries Continental Review, African Trade Policy Centre, February 2007. Quoted by ActionAid, ibid.

8. Ashok Chapagain and Stuart Orr, August 2008. UK Water Footprint: the impact of the UK’s food and fibre consumption on global water resources. Volume one. http://assets.panda.org/downloads/wwf_uk_footprint.pdf

9. Javier Blas and Andrew England, 19th August 2008. Foreign fields: Rich states look beyond their borders for fertile soil. Financial Times.

10. ibid. 11. Barney Jopson and Andrew England, 11th August 2008. Sudan woos investors to put $1bn in farming. Financial Times.

12. For discussions of how landrights in Africa are overruled, see: Lorenzo Cotula, September 2007. Legal empowerment for local resource control. International Institute for Environment and Development. http://www.iied.org/pubs/pdfs/12542IIED.pdf

13. Camilla Toulmin, 2006. Securing Land and Property Rights in Africa: Improving the Investment Climate. Chapter 2.3 of the Global Competitiveness Report, World Economic Forum, Switzerland.